Père Jorge Carlos Naranjo Alcaide MCCJ
La guerre éclate
Le 1er avril 2023, les Forces armées soudanaises (SAF), les Forces de soutien rapide (RSF) et certaines plateformes civiles devaient signer un accord visant à guider la transition du Soudan vers un gouvernement civil démocratique et l’intégration des deux armées en une armée nationale unifiée. Malheureusement, cet événement n’a jamais eu lieu et la guerre entre les SAF et les RSF a éclaté le 15 avril 2023.
Alors que d’autres conflits dans le pays avaient eu lieu dans les périphéries, celui-ci a éclaté dans la capitale, Khartoum, où se trouvaient la plupart des universités. Le conflit s’est étendu et a touché 135 des 157 universités soudanaises. Ces collèges et universités publics et privés accueillaient environ 87 % des étudiants du pays. Certains d’entre eux ont quitté leur foyer lorsque les soldats de la RSF sont entrés dans leurs maisons, les ont menacés avec des kalachnikovs et les ont obligés à partir avec le strict minimum dans un avenir incertain.
Plus de 11 millions de personnes ont dû quitter leur foyer à la suite de ce conflit et se sont réinstaller dans d’autres villes du pays ou à l’étranger en tant que réfugiés. Dans ce dernier cas, les étudiants qui souhaitaient poursuivre leurs études universitaires n’ont pas pu le faire, car les universités d’accueil exigent des certificats détaillés authentifiés par le ministère de l’Enseignement supérieur et le ministère des Affaires étrangères du Soudan. Toutes ces procédures étaient impossibles dans un pays en guerre. Des milliers d’entre eux ont rejoint l’Égypte ou le Soudan du Sud, où il était presque impossible de trouver un emploi. Quel avenir pour ces jeunes qui avaient commencé des études universitaires et ne pouvaient ni les poursuivre ni trouver un emploi ? La situation n’était guère plus favorable pour ceux qui étaient restés au Soudan, dispersés dans des villages ou des villes où les activités économiques étaient au point mort ou occupées par les habitants d’origine.
Une autre partie de la population particulièrement touchée par la guerre est celle des personnes atteintes de maladies chroniques et terminales. La plupart des entreprises pharmaceutiques locales étaient implantées dans la ville de Wad Medani, envahie par les RSF le 15 décembre 2023. Cette invasion a bloqué la production locale de médicaments. De plus, l’arrivée de milliers de blessés et de personnes déplacées dans les zones contrôlées par les SAF a entraîné l’effondrement des systèmes de santé des zones d’accueil. La priorité était donnée aux personnes blessées.
Éducation et santé en mouvement
En novembre 2023, j’ai réussi à atteindre la ville de Port Soudan, située au nord-est du pays et contrôlée par les SAF. Là-bas, les Missionnaires Comboniens gèrent une école secondaire qui disposait de quelques salles vacantes. Ainsi, notre université, le Comboni College of Science and Technology (CCST), précédemment situé dans le centre de Khartoum, a pu trouver un endroit pour ouvrir un bureau dans lequel notre responsable du système de gestion de l’apprentissage et moi-même, le directeur, avons réorganisé le collège afin de reprendre les activités en ligne, même si nos étudiants et nos professeurs étaient tous dispersés.
La plupart des membres de notre département de soins infirmiers s’étaient réfugiés à 200 km au sud de Khartoum, dans la ville de Wad
Medani, avec certains étudiants et enseignants. Grâce au financement d’un projet, nous avions prévu d’y établir également des bureaux afin de leur donner accès à Internet et de combiner les activités en ligne avec l’organisation de stages cliniques pour les étudiants en licence de sciences infirmières.
L’invasion de la RSF le 15 décembre 2023 les a obligés à quitter leur refuge et à se remettre en route. Cette fois-ci, l’équipe infirmière du Collège s’est dirigée vers Port Soudan, où elle est arrivée début janvier 2024 après avoir parcouru les 1 100 km qui séparent les deux endroits.
Après avoir fait part de nos projets au ministère de la Santé, nous avons organisé la pratique clinique de nos étudiants en soins infirmiers et enregistré la première clinique infirmière du pays. Cette clinique est unique en son genre, car il s’agit d’un centre de soins palliatifs. Dans cette clinique, notre département de soins infirmiers travaille avec un réseau de bénévoles. Deux cents bénévoles ont été formés tout au long de l’année 2024 dans différents endroits de la périphérie de Port-Soudan. Ce sont des musulmans et des chrétiens animés par une motivation commune. Les musulmans commencent leur prière au nom de Dieu le plus miséricordieux. Jésus nous a révélé le visage miséricordieux de Dieu. Et la miséricorde est le moteur qui pousse ces bénévoles à sortir d’eux-mêmes pour soutenir les familles qui accompagnent les personnes atteintes de maladies terminales et chroniques.
Le premier groupe de 30 étudiants en licence de sciences infirmières est arrivé à Port-Soudan en mai 2024. Certains d’entre eux ont dû
traverser des zones contrôlées par les RSF pour arriver dans cette région contrôlée par les SAF après avoir passé des dizaines de postes de contrôle militaires. Deux étudiants qui se trouvaient à Zalingei (Darfour occidental) ont même fui 1 058 km vers le sud jusqu’à Aweil au Soudan du Sud, puis ont voyagé 787 km vers l’est jusqu’à Juba, d’où ils ont pris l’avion pour Port Soudan. Ils étaient prêts à se battre pour leur propre avenir.
À Port-Soudan, les étudiants en soins infirmiers ont effectué leur stage clinique et ont soutenu le groupe de bénévoles dans les centres de santé. De cette manière, le collège a intégré ses activités académiques au service communautaire et à la transformation de cette communauté en accordant une attention particulière aux plus faibles.
Retrouver l’espoir et transformer la communauté
Après le premier groupe d’étudiants en soins infirmiers, un deuxième est arrivé. Cette fois, ils étaient 74. Et leur nombre a continué d’augmenter. Certains d’entre eux ont explicitement déclaré avoir perdu espoir. Quand ils ont vu le premier groupe reprendre ses études, ils ont cru que c’était possible.
L’action de la clinique dans la communauté a également attiré certaines ONG locales qui ont commencé à soutenir son travail par des dons de médicaments et de nourriture. Alors que les discours de haine se répandent parmi les partisans des deux armées, nos bénévoles transforment leurs communautés à des lieux de miséricorde et les étudiants de nos différents programmes construisent leur avenir.

