1. Introduction

En janvier 2025, dès l’amorce du second mandat de l’administration Trump, les réalignements géopolitiques américains ont profondément redéfini l’architecture de la gouvernance sanitaire mondiale. Le pouvoir exécutif américain a ordonné le retrait des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la dissolution unilatérale de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Washington privilégie désormais des mécanismes purement conventionnels et bilatéraux, actant la fin des cadres multilatéraux traditionnels au profit de négociations exclusives de gouvernement à gouvernement.

Le pivot de cette doctrine transparaît dans l’« America First Global Health Strategy », formalisée par le Département d’État. Au cours des premiers mois d’application, au moins 14 nations africaines  incluant le Kenya, le Nigeria, l’Ouganda, le Rwanda, l’Éthiopie, le Mozambique et la Côte d’Ivoire ainsi que plusieurs États d’Amérique latine et d’Asie (notamment le Guatemala, le Mexique, la Colombie et le Cambodge), ont paraphé ces accords bilatéraux. Ces protocoles imposent aux États signataires d’ouvrir un accès étendu à leurs infrastructures de données épidémiologiques et sanitaires nationales pour une période transitoire de temps. L’exploitation potentielle de ces banques de données (échantillons biologiques, séquençages viraux et génomiques) soulves d’importantes questions juridiques quant à l’absence de réciprocité ou de garanties structurelles de codéveloppement.

Cette étude académique examine les implications de cette asymétrie contractuelle pour la souveraineté des États africains. Comment expliquer la rationalité d’États souverains souscrivant à un programme explicitement subordonné à l’intérêt national exclusif d’une puissance tierce ?

La sémantique même du texte juridique consacre la préséance absolue des objectifs de Washington, transformant de facto les politiques publiques de santé des nations signataires en variables d’ajustement de la sécurité sanitaire américaine.

2. Objectifs stratégiques et piliers doctrinaux de l’« America First Global Health Strategy »

Selon les directives-cadres publiées par le Département d’État américain, la réorientation de l’aide internationale s’articule autour de deux axes principaux :

  • La sanitarisation de la sécurité nationale (Keep America Safe): Ce principe vise à externaliser le risque biologique en identifiant les agents pathogènes émergents directement sur le continent africain, agissant comme une zone tampon épidémiologique avant qu’ils n’atteignent le territoire américain. Cette approche instrumentalise directement les indicateurs du Global Health Security Agenda (GHSA) pour imposer des normes de surveillance unilatérales. À cette fin, Washington déploie un contingent de 1 700 experts techniques à l’international, avec un objectif opérationnel de détection des menaces sous sept jours. Cette surveillance épidémiologique à distance pose le problème de l’asymétrie de l’information: les bénéfices en matière de biosécurité profitent prioritairement aux citoyens américains, tandis que les pays sources portent le fardeau de la transparence de leurs vulnérabilités sanitaires.
  • La commercialisation et le soft power pharmaceutique (Keep America Prosperous): L’aide publique est mobilisée comme un levier d’ouverture de marchés captifs pour l’exportation des technologies biomédicales, des dispositifs de diagnostic et des solutions vaccinales issus des firmes pharmaceutiques américaines. Le Département d’État a d’ailleurs explicité sa volonté de lier l’accès à l’aide sanitaire à l’obtention de contreparties stratégiques majeures, incluant un accès préférentiel aux ressources minières critiques du continent africain ainsi qu’un transfert des données de santé citoyennes vers la recherche biomédicale américaine.

3. Les dérives de l’aide transactionnelle et vulnérabilités systémiques en Afrique

La substitution du modèle humanitaire classique par une logique transactionnelle transforme l’allocation des ressources en un outil d’influence diplomatique. En contrepartie de financements directs ciblés vers les structures étatiques (évitant désormais les organisations non gouvernementales qualifiées d’inefficaces par Washington), les pays signataires s’exposent à d’importants risques de dépendance opérationnelle.

Les principales répercussions systémiques identifiées comprennent :

  • L’érosion de la souveraineté sanitaire : Les populations se trouvent reléguées de la position de bénéficiaires de politiques de santé publique à celle de variables d’ajustement de bases de données biopolitiques globales.

 

  • La viabilité budgétaire des systèmes de santé locaux : Le désengagement progressif des subventions directes américaines, qui représentaient historiquement jusqu’à 60 % de l’aide extérieure sanitaire de pays comme le Kenya, impose une trajectoire de co-investissement national abrupte. Les clauses financières obligent les gouvernements africains à absorber une part croissante des coûts opérationnels (jusqu’à 37 % ou plus sur la période quinquennale). Cette exigence budgétaire intervient alors que la majorité des nations concernées consacre déjà une part de leur produit intérieur brut (PIB) au service de la dette extérieure supérieure à leurs investissements de santé publique, créant un risque majeur de rupture de services ou de réduction de personnels soignants. Selon les modélisations épidémiologiques publiées dans le journal médical The Lancet, une baisse non planifiée et drastique de ces financements pourrait induire une surmortalité significative en Afrique subsaharienne d’ici 2030.

 

  • La disparité des allocations par pays : Alors que des États comme le Kenya ont négocié un plan quinquennal de 1,6 milliard de dollars pour moderniser leurs infrastructures, d’autres nations font face à de sévères coupes. Le Mozambique, par exemple, subit une baisse drastique de ses enveloppes annuelles par rapport à la moyenne historique des subventions de l’USAID. Parallèlement, la République sud-africaine subit un désengagement progressif (phased drawdown) du plan PEPFAR en raison de divergences de politique publique avec l’administration américaine, ce qui fragilise environ 17 % du budget de réponse nationale au VIH/Sida.

Face à ces contraintes contractuelles et éco-politiques, des États comme le Ghana, la Zambie et le Zimbabwe ont rejeté ces protocoles d’accord, invoquant la protection de leurs données nationales et le refus de subordonner leurs ressources minières à l’aide médicale.

4. La nature juridique et la portée des Memorandums d’Entente (MoU)

Les instruments juridiques choisis pour encadrer la période 2026-2030 revêtent la forme de Memorandums d’Entente (MoU). En droit international public, un MoU s’analyse comme un instrument de soft law, théoriquement non contraignant, traduisant une convergence d’intentions plutôt qu’une obligation juridique stricte.

Le cadre d’aide multilatéral classique, initialement géré par les agences de développement et les ONG locales, garantissait une relative stabilité des volumes financiers calculée sur des indicateurs d’aide publique internationale. À l’inverse, le modèle conventionnel bilatéral imposé par la doctrine « America First » repose sur des flux directs de gouvernement à gouvernement, générant une baisse moyenne de 40 % des dotations par rapport aux engagements des cents dernières années. De plus, alors que des protocoles antérieurs se limitaient à un reporting statistique de performance globalement anonymisé, les nouveaux protocoles d’accord exigent un accès élargi aux données épidémiologiques et génomiques nationales. Enfin, l’approvisionnement des intrants pour les grandes pandémies (VIH, paludisme, tuberculose), autrefois globalement pérennisé, n’est désormais garanti à 100 % que pour le seul exercice fiscal 2026, s’engageant ensuite sur une trajectoire dégressive.

Néanmoins, l’absence de force exécutoire intrinsèque de la soft law n’annule pas les rapports de force asymétriques. La dépendance technique des infrastructures africaines vis-à-vis des intrants occidentaux crée une contrainte de fait. Les MoU lient notamment l’accès prioritaire aux innovations médicales de pointe  telles que les formulations injectables à longue durée d’action comme le lénacapavir pour la prophylaxie du VIH, distribué en partenariat avec Gilead Sciences et le Fonds mondial à la signature préalable de ces accords bilatéraux et à l’alignement avec Washington. Les protocoles de reporting inversent la reddition de comptes : les ministères sectoriels africains deviennent comptables de leurs résultats épidémiologiques devant les administrations américaines, altérant le contrat social entre l’État et ses citoyens.

5. Opportunités de mutualisation des bases de données à l’échelle de l’Union africaine

Face à la fragmentation des accords bilatéraux exogènes, l’Union africaine dispose d’un levier institutionnel majeur à travers le déploiement opérationnel de son Cadre de gouvernance des données de santé (African Health Data Governance Framework) et la mise en œuvre de son Cadre politique des données (AU Data Policy Framework). Ce cadre normatif vise à transcender les barrières juridictionnelles des 55 États membres afin de structurer un marché unique des données numériques, sécurisé et interopérable. L’urgence de cette mesure est accentuée par une vulnérabilité critique : le continent africain héberge et stocke actuellement moins de 5 % de ses propres données de santé, s’exposant à une fuite massive de ses actifs biopolitiques.

En établissant des protocoles de standardisation technique, cette initiative permet de transformer des données initialement cloisonnées dans des formats hétérogènes en actifs stratégiques exploitables en temps réel. L’objectif fondamental réside dans la consécration d’un Espace africain des données de santé (African Health and Humanitarian Data Space), apte à sanctuariser l’autonomie scientifique du continent face aux ingérences extérieures. Sur le plan de l’intelligence épidémiologique, la centralisation des flux d’informations s’articule désormais autour du Répertoire central de données (Central Data Repository) lancé par les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC).

Cet outil technique réunit l’ensemble des données de surveillance, de biologie moléculaire et de suivi de programmes au sein d’une architecture fédérée. Contrairement aux exigences de transfert de propriété intellectuelle de la doctrine américaine, ce modèle fédéré garantit que chaque État membre conserve la propriété souveraine de ses informations, tout en permettant à l’Africa CDC de générer des analyses prédictives transnationales. Cette infrastructure est complétée à l’échelle sous-régionale par les Réseaux intégrés de surveillance épidémiologique et de laboratoire (RISLNET), qui font office de hubs techniques politiquement légitimes pour coordonner les réponses d’urgence sans dépendre d’expertises occidentales.

En outre, la mutualisation des données à l’échelle continentale s’intègre dans l’Agenda pour la sécurité et la souveraineté sanitaires de l’Afrique (Africa Health Security and Sovereignty Agenda), qui ambitionne d’articuler la recherche médicale avec la production industrielle locale. L’intégration des données cliniques et épidémiologiques offre une visibilité fine sur la charge de morbidité réelle, permettant ainsi à l’Agence africaine du médicament (AMA) et au Mécanisme africain d’achats groupés d’optimiser la production locale de vaccins et de thérapeutiques pour atteindre l’objectif de 60 % de couverture des besoins par une fabrication continentale d’ici 2040.

De surcroît, le couplage de ces bases de données avec des plateformes d’analyse de données massives (Big Data) et d’intelligence artificielle permet d’élargir les capacités de prédiction éco-épidémiologique à travers des initiatives transversales comme l’Alliance pour les données One Health (One Health Data Alliance Africa), qui interconnecte la santé humaine, animale et environnementale.

Conclusion et leviers d’action pour les États africains

Pour préserver l’autonomie stratégique du continent, plusieurs axes de réforme s’imposent : Le renforcement des capacités de négociation internationale : Professionnaliser les comités d’experts juridiques et médicaux au sein des ministères afin de neutraliser les asymétries techniques lors de la rédaction des conventions ; L’institutionnalisation de la transparence publique : Soumettre tout projet de MoU à des audits indépendants et à un débat parlementaire préalable afin de garantir la protection des données biométriques nationales ; La mutualisation des négociations à l’échelle régionale : Comme le suggèrent plusieurs analystes des relations Nord-Sud, l’atomisation des réponses africaines face à une superpuissance économique accentue la vulnérabilité des États, une approche coordonnée sous l’égide d’institutions communautaires africaines permettrait d’équilibrer le rapport de force.

Sur le plan de l’analyse politique, cette vulnérabilité contractuelle s’analyse comme une dynamique de dépendance pathologique structurelle. Pour reprendre les termes de l’analyste africaine Nathalie YAMB : « il est prudent pour les pays Africains de négocier collectivement. Un pays africain seul devant les usa est en position de faiblesse ». Selon sa perspective, la souveraineté est indivisible et non partielle. Un pays souverain qui laisse une puissance étrangère définir ses objectifs sanitaires, contrôler et stocker ses données épidémiologiques et distribuer ses médicaments, ce pays n’est pas souverain. Il est administré. Un pays qui ne contrôle pas sa politique de santé publique, ne contrôle pas son destin parce que les ressources humaines sont les capitaux le plus importants dont dispose nos pays avant les minerais.

En dernière analyse, la souveraineté s’exerce de manière indivisible. L’aliénation des données épidémiologiques et de la logistique de distribution médicale à des acteurs exogènes tend à ramener les États souverains au statut de territoires sous administration technique sanitaire. Le capital humain et la sécurité biologique constituant les fondements de la résilience africaine, la maîtrise des politiques de santé publique s’affirme comme une condition sine qua non de l’autonomie stratégique du continent.

Sr. Berlaine Kola ICM